22 Déc 2015

Lors de périodes de doutes professionnels les personnes en questionnement sur leur avenir sont souvent portées à croire que « l’herbe est plus verte ailleurs ». Les gens qui travaillent dans des sociétés commerciales envisagent très sérieusement de passer dans le service public et ceux qui travaillent dans le public pensent trouver leur bonheur dans le secteur privé.

J’ai choisi de m’adresser à Michel Prud’homme, directeur des ressources humaines du conseil régional d’Ile-de-France, qui en 25 ans d’expérience professionnelle a eu l’occasion de travailler dans les deux milieux afin qu’il partage son expérience avec nous.

 

Mireille Garolla : Pour une personne qui se pose des questions sur son repositionnement professionnel, comment définiriez-vous l’un de ces univers par rapport à l’autre ?

Michel Prud’homme : Ce qui différencie le secteur privé du secteur public c’est sa finalité. D’un côté il y a nécessité de donner de la valeur à l’actionnaire, de l’autre côté de la valeur au public. Ces deux objectifs donnent des contenus professionnels et des formes d’interventions relativement différentes. Le secteur privé est un secteur où le marché de l’emploi est très ouvert, libre d’accès et où chacun a sa chance. Le secteur public est un secteur fermé, où l’on  accède par concours et sur la base de grands corps pour la haute administration publique. Celui qui s’interroge sur l’opportunité d’aller du privé vers le public doit d’abord faire le point sur ses aptitudes à pouvoir intégrer soit un grand corps de l’Etat, soit passer le concours.

 

MG : Je rencontre de nombreuses personnes qui se disent aujourd’hui : «  mon univers dans le privé perd du sens, je voudrais entrer dans le public, est ce qu’il y a des passerelles ? Si oui lesquelles et sous quelles conditions ? »

MP : Il faut identifier sa propre utilité et pouvoir se positionner sur un segment très précis puisque le secteur public propose des contenus de poste et des modalités d’intégration extrêmement précises. Il est absolument nécessaire de les examiner au préalable pour savoir si cela peut convenir ou pas.

 

MG : Est ce qu’il y a des formations qui ouvrent à cela ? Y-a-t-il des endroits où on peut se renseigner ?

MP : Le secteur public et la région ont l’obligation de publier l’intégralité des postes qui sont disponibles. Il n’y a pas de postes cachés, tout ce qui est à pourvoir est publié. L’agent non titulaire ou le salarié qui vient à regarder ces annonces peut postuler, ce n’est pas réservé exclusivement à nos agents mais au moment de l’embauche, la primauté sera donnée à celui qui est titulaire de la fonction publique.

MG : Cela veut donc dire que la personne qui ne vient pas du secteur public devra avoir fait un travail d’auto-analyse pour savoir ce qu’elle pourrait apporter qui n’existe pas dans le système dans lequel elle cherche à rentrer.

MP : Exactement. Il faut avoir une compétence tout à fait pointue. Avec le temps et les mesures de stabilisation de l’emploi de nombreux  contractuels ont trouvé une pérennité de leur emploi au sein de la fonction publique. Cependant au départ le but était d’intégrer une compétence qui ne se trouvait pas chez les agents territoriaux.

 

MG : Qu’est ce qui vous a poussé à passer d’un univers à l’autre ?

MP : Ma mission de départ était de construire la DRH du conseil régional d’Ile-de-France. Dans mes deux postes précédents, ma mission avait été de construire des DRH dans une banque et dans le travail temporaire. C’était quelque chose qui faisait mon originalité. Avec des différences de fond néanmoins, car nous sommes sur un marché de l’emploi qui est marqué par le statut. La convention collective propre au secteur public est marquée par une obligation faite aux agents d’être titulaires de la fonction publique en ayant passé les concours et d’une finalité de service public, avec des élus qui donnent les orientations en matière de politique générale.

 

MG : Quel est le degré de porosité entre le secteur public et le secteur privé sur des postes qui n’appartiennent pas aux grands corps d’Etat ?

MP : Il y a des ministères entiers qui se retrouvent dans de grandes difficultés d’emploi pour leurs propres cadres, comme les affaires étrangères par exemple. Vous avez aussi des emploi de base que se soit dans les hôpitaux, dans les écoles, les agents de catégorie C (c’est à dire le bas de l’échelle en matière d’emploi) où il y a un important recours à des agents non-titulaires. On voit aujourd’hui les difficultés de l’Etat pour maintenir le secteur public à son niveau, même si des efforts importants sont faits au niveau de l’Education Nationale et de la Défense. Il risque d’y avoir une forte tension sur l’emploi des territoriaux dans les années qui viennent, donc peu d’ouverture.

 

MG : Les personnes du secteur public auraient donc un peu plus de liberté pour se retrouver dans le privé. Est ce que vous en voyez beaucoup partir ?

MP : Très peu. Ce sont des métiers absolument passionnants. Les agents de la fonction publique en général sont très attachés à la valeur de ce service public, malgré le différentiel de salaire. En effet, ceux-ci sont inférieurs dans la fonction publique territoriale comme à l’Etat, la valeur du point étant gelée depuis plusieurs années. Le moteur est plus dans la valeur du service public dans lequel ils se sont engagés que la recherche d’un profit. Pour ceux qui veulent se tester, l’exercice de transposition publique/privé est relativement simple, le niveau de formation des cadres supérieurs de la fonction publique est élevée, ils sont tous issus des grands corps donc peu de contraintes avec beaucoup de réseau et la capacité d’avoir une valeur ajoutée non négligeable dans les entreprises.

MG : Il existe une faible perméabilité entre les deux univers même si vous considérez en tant que DRH que ce n’est pas un problème de compétence mais d’opportunité. On a une opposition entre d’un côté la stabilité d’emploi et peut-être un salaire un peu plus faible mais avec un sens du service très fort et de l’autre côté un risque élevé, une reconnaissance rapide et probablement des bonus en général plus élevés. Si des cadres, même si l’on parle d’une tranche de population relativement restreinte, veulent faire le passage de l’un à l’autre, j’imagine néanmoins qu’il y a des choses sur lesquelles ils devraient porter leur attention avant de se lancer.

MP : C’est vrai que dans ces périodes où on a un taux de chômage a plus de 10% le secteur privé, le secteur public peut faire rêver. Un jeune aujourd’hui qui prépare un concours d’attaché ou d’administrateur et qui le réussit  devra pour trouver un travail, convaincre la collectivité de l’employer. Il y a deux étages, la réussite du concours et réussir à convaincre. En cas d’échec, ils perdent le bénéfice du concours, comme s’ils ne l’avaient jamais passé. Lorsqu’une collectivité territoriale décide de recruter un agent contractuel, c’est à dire quelqu’un qui n’est pas issu des concours, nous avons une procédure interne qui est loin d’être simple. On est obligé de démontrer aussi bien dans nos instances paritaires qu’au niveau des contrôles qui sont fait par les préfectures de l’absolue nécessité de recourir à un emploi contractuel et de justifier en quoi nous avons privilégié un agent contractuel en lieu et place d’un agent titulaire. Ceci n’est pas du tout automatique. Le concours est la voie la plus facile, c’est un des principes de la fonction publique, on est titulaire de son grade et non pas de son poste.

 

MG : Les concours peuvent-ils être passés en milieu de carrière ?

MP : Oui bien sur. Cela n’arrive pas fréquemment pour un problème qui n’est pas visible et qui est celui de la retraite. Lorsqu’on regarde aujourd’hui les contraintes que les caisses de retraite ont, ce ne sera pas une retraite entière. Il faut donc être extrêmement prudent.

 

MG : Une fois que vous êtes passé du privé dans le public et que vous êtes en poste, j’imagine que les réflexes ne sont pas les mêmes et qu’il y a des choses auxquelles il faut faire extrêmement attention durant les 100 premiers jours d’intégration.

MP : L’environnement est différent, le statut est un élément qui au fond donne une stabilité de l’emploi et pour un manager, les problématiques de pilotage et d’accompagnement d’équipe sont de nature fondamentalement différente. On gère par l’adhésion et non pas par la contrainte. Pendant les 100 jours il faut apprendre, comprendre, se fondre dans la réalité de cet environnement avant d’agir.

 

MG : Y-a-t-il des fonctions qui s’exportent mieux d’un secteur à l’autre, ou cela change-t-il en fonction des besoins ?

MP : Les fonctions qui s’exportent le mieux du public vers le privé sont celles de direction générale même si les flux les plus importants concernent les agents de catégorie C dont nous avons parlé précédemment.