16 Juil 2015

Mon invitée aujourd’hui est Agnès BRICARD. Agnès Bricard dirige le cabinet d’expertise comptable Bricard, Lacroix & Associés qu’elle a créé en 1983. Première femme Présidente du Conseil Supérieur de l’Ordre des Experts Comptables, elle a été nommée Personnalité Qualifiée au Conseil de Normalisation des Comptes Publics. Enfin elle est Officier de la Légion d’Honneur et membre du conseil d’administration de l’Association Pour la Création d’Entreprise (APCE).
Le sujet de cette chronique est : « La création d’entreprise peut-elle représenter une alternative au salariat ? »

MG : Agnès Bricard Bonjour. Merci de vous prêter a cette interview. On parle beaucoup de création d’entreprise en France principalement depuis 2007 avec toutes les mesures fiscales qui avaient été prises en faveur des entrepreneurs dans des start-ups. Qu’en est-il de cet engouement ? Long terme ou feu de paille ?

AB : C’est bien sûr un mouvement à long terme car l’APCE, l’Agence Pour la Création d’Entreprise, a pris un tournant avec la création du statut d’auto-entrepreneur crée par Hervé Novelli en 2009. Ce statut vous permet de démarrer sans comptabilité ni TVA. C’est ce qui a fait passer le nombre de création d’entreprise de 280 000 à 550 000 par an. C’est ce statut qui a fait changer les choses. Nous sommes maintenant devant les anglais en nombre de créateurs d’entreprises. Cela a donné envie d’entreprendre à des seniors, à des étudiants, et même à des salariés. Ce statut a l’avantage de la simplicité : « je mets le pied à l’étrier en m’inscrivant en ligne ». Les charges sociales perçues sont de 23 % après avoir reçu les ressources. Il faut avoir un compte bancaire professionnel et une assurance. On peut travailler de chez soi. Quand les choses évoluent, on se rend compte que le fait qu’il n’y a pas de comptabilité veut dire qu’il n’y a pas de déduction de charges. Quand on veut embaucher, on veut alors pouvoir déduire les charges puis le loyer. A ce moment, on va chercher un autre statut. Le statut d’autoentrepreneur est donc une facilité à l’entrée. Ensuite, il convient de le changer. Pour organiser ensuite le changement de statut, on peut s’adresser à des experts comptables mais aussi à l’Union des auto-entrepreneurs, à la fédération des entrepreneurs, à des boutiques de gestion, aux chambres de commerces, aux chambres des métiers. En bref, les simplifications mises en place sont réelles et sérieuses et baissent les barrières à l’entrée. Oui, la création est facile…

Cependant, on constate que sur les 550 000 entrepreneurs, il y a moins de 30% de femme inscrites dans la création. « Elles Entreprennent » est une rubrique de l’ACPE. On apporte un côté coach ou mentoring. En aparté, on peut se demander si c’est vraiment différent pour un homme et pour une femme d’entreprendre. Il y a, en tout cas, tout ce qui faut pour que les femmes prennent ce risque à l’APCE. Auprès de la Banque de France, on a beaucoup œuvré pour la prise de risque et le droit à l’échec. Et c’est Fleur Pellerin, notre ministre qui a mis fin au système qui faisait que quand on chutait, on devenait un entrepreneur risqué, et que le financement devenait quasi-impossible. On ne pouvait plus redémarrer.

MG : Vous êtes en train de me dire qu’en France les mentalités sont en train de changer. En France, il y a maintenant des entrepreneurs. C’est une lame de fond. Les gens s’ y engagent qu’ils soient en transition de carrière, qu’ils soient salariés ou qu’ils soient à la retraite. Et cela n’est pas prêt de s’arrêter…

AB : Exactement. Et pour les étudiants, il y a aussi la création d’un statut pépite qui est celui d’étudiant créateur. Je crois beaucoup en ce modèle car je crois beaucoup aux start-ups. Qui mieux qu’un jeune essaye le modèle la start-up. Qui mieux qu’un jeune peut tomber aussi. Et donc le rebond est essentiel. Et savoir qu’on peut repartir mieux demain qu’hier c’est aussi important.

MG : Vous me dites qu’on accepte maintenant en France le rebond et la faillite. Mais, selon les statistiques, combien d’entreprises survivent ?

AB : Aujourd’hui, on a 60 000 dépôts de bilan sur 550 000 créations par an depuis une dizaine d’année. Il y a des réseaux d’accompagnement efficaces comme Initiative France de Louis Schweitzer ou France active de Christian Sauter qui octroient des prêts d’honneur à la création et qui accompagnent. Quand les entreprises dépassent les 2 ans, il y a aussi des prêts de développement de croissance. Il y a, aussi, un guide du routard de la création fait par Philippe Gloaguen et édité chez Hachette. Il a d’ailleurs été distribué gratuitement au salon des entrepreneurs. C’est une mine d’or.
Pour les 2 premières années, je conseille de s’aider du site de l’APCE, et démarrer avec des prêts d’honneur. Il y a la disparition le 1er avril 2015 du prêt à la création d’entreprise d’OSEO devenu BPI France. Les banques en échange vont faire des prêts à la création. Et BPI France apporte une délégation de caution directe qui peut aller jusqu’à 200 000€ pour 70% du financement du projet. En somme, on démarre donc avec des prêts d’honneur, des prêts à la création distribués par les banquiers et une garantie de délégation directe par BPI France. Pour aller plus loin, il y a tous les jolis concours créateurs qui sont plutôt amusants pour les jeunes. Ils permettent de compléter avec 5 000 ou 10 000€. Ils sont tous indiqués dans le guide du routard.

Enfin, il y a aussi les prêts accordés par les départements, les régions et les mairies. Il y a un moteur de recherche www.aide-publique.fr qui permet de retrouver l’ensemble des prêts donnés par ces collectivités territoriales. Sur ce moteur de recherche, on indique sa région, son secteur d’activité et son besoin, et on voit apparaitre tout ce qui existe. Par exemple en tant que chômeur, on apprend qu’il y a Nacre (Nouvel Accompagnement pour la Création et la Reprise d’Entreprise) et l’Arce (Aide à la Reprise et la Création d’Entreprise).

MG : Agnès, qu’est ce qui fait une entreprise réussie : est-ce une question d’idée, les hommes ou les fonds ?

AB : Il y a plusieurs faits comme souvent. C’est d’abord l’idée. Et souvent, c’est bien d’être en équipe. Parfois, on trouve des idées ou des reprises parce qu’on connait bien les fournisseurs. Il y a ensuite, l’étude de marché. Si on ne fait pas d’étude de marché, il y a 4 chances sur 5 de tomber genou à terre. Toutes les chambres de commerce, tous les syndicats, les chambres de métiers peuvent aider à les réaliser. Il faut s’y rendre impérativement. Il faut un marché, une offre et une demande. La deuxième chose concerne les ressources humaines. Il faut faire son CV en expliquant pourquoi on se présente. Le CV c’est 50% de la valeur de la création d’entreprise. C’est un capital immatériel auquel le banquier est très sensible. Sinon, il faut expliquer pourquoi ou avec qui on arrive ici.

Le dernier point concerne les fonds. D’ailleurs, je lance « le guide du routard du financement des entreprises » à la fin de l’année. Dans 90% des cas, ce sont les banques qui financent. Mais on a des aides publiques dont les prêts d’honneur dont j’ai parlé. J’aurais pu citer d’ailleurs les réseaux « Entreprendre » de la famille Mulliez. Les fonds doivent se voir avec les banquiers. Mais il faut démarrer avec les prêts d’honneur et leur accompagnement. Il y a, en plus, la love money qui est la partie familiale. Tous les 10 ans, on peut faire des donations à hauteur de 30k€ pour ses enfants et ses petits-enfants. Et maintenant, démarre le crowdfunding en France avec un accompagnement fait par des experts-comptables. Lendopolis est un exemple. Il faut s’y mettre car cela permet de tester son produit. Attention, il ne faut pas faire appel à du crowdfunding pour des belles idées très innovantes car elles deviennent publiques. L’AFIC dans ce cas est plus adaptée. Les entreprises innovantes doivent rester dans une plus grande confidentialité. Il y a aussi des choses proposées par Pôle Emploi. Donc, globalement, je pars d’une idée. Je vais à mon étude de marché. Je me valorise moi. Et je recherche des fonds. Sa propre valorisation représente plus de 50% de la valeur d’un dossier. Il faut donc se faire accompagner. Ensuite, il faut savoir que des capitaux propres sont essentiels ; Et le prêt d’honneur rentre dans les capitaux propres car il est donné au créateur et non à l’entreprise.

MG : Y a-t-il un profil type de créateur d’entreprise, et quelles qualités faut-il absolument avoir ?

AB : Tout le monde est concerné par l’envie de créer. Il faut une passion, de la santé, de la folie et avoir envie de gagner de l’argent. En termes de qualité, il faut un appétit des choses sur lesquelles on peut apporter sa marque. La vraie passion de la vie, c’est de la vivre. Et si on peut créer sa passion, raconter son histoire, construire avec ses équipes, on prend sa vie totalement en main. La fonction créatrice nous fait grandir. On peut ainsi se construire sur du mérite par nous-même sans attendre qu’un chef décèle nos compétences.

MG : J’ai une dernière question. Qu’en est-il des professions libérales et la création d’entreprise ?

AB : Il y a en France 700 000 personnes en libéral. Et, 550 000 sont dans le domaine médical ou paramédical. Il y a aussi les experts comptables, les géomètres, les architectes et les avocats. En général avec ce type de formation, on part assez facilement sur une création avec une idée de réseau. On y va naturellement. Et les réseaux fonctionnent en écosystème. Ils apprennent ensemble le savoir-faire, comment recouvrer ses clients, comment parler d’argent. Seuls, les experts comptables rentrent une fois sur deux dans l’entreprise et ne vont pas vers la création. C’est tentant car l’entreprise prend en charge la gestion des carrières et on a plus de temps pour ses enfants. Une bonne chose est d’être dans l’entreprise quand on a la charge de ses enfants et de repartir en libéral ensuite.