19 Fév 2016

Nous recevons aujourd’hui Mireille Garolla auteur de « Changer de vie professionnelle en milieu de carrière ». Conseillère en Ressources Humaines, vous travaillez pour les entreprises et pour les particuliers. Vous dirigez aujourd’hui Group’3C dont l’objectif est le repositionnement des cadres et des dirigeants.

Face à vous Christiane Chevallier, ancien directeur d’une délégation parisienne d’un grand groupe bancaire et aujourd’hui déléguée de l’association Cédants et repreneurs d’affaires (CRA).

Parlons de ce livre qui va sortir courant février, où vous vous rejoignez toutes les deux dans ce que j’appelle la « philosophie du maintien de l’emploi ».

Valérie Thorin : A qui s’adresse votre livre ?

Mireille Garolla : Initialement, mon livre a été écrit pour la population des quarantenaires qui se posaient la question (suite à la crise de l’emploi de 2009) de savoir comment ils allaient passer les dernières années de leur vie professionnelle avec un allongement de l’accès à la retraite. Au fur et à mesure je me suis aperçue que cette problématique s’adressait également à des trentenaires qui se rendaient compte qu’ils s’étaient peut-être trompés dans leur choix de carrière ou à des gens qui arrivaient au moment de leur retraite en se disant « aujourd’hui je vais pouvoir faire ce que je veux ».

 

VT : Il s’adresse aux personnes ayant un emploi et non à ceux qui se retrouvent brusquement mis à la porte ?

MG : Ce livre s’adresse à toute personne qui commence à se sentir mal à l’aise dans son emploi, qui est en train de négocier son licenciement, ou aux personnes qui sont hors poste depuis un certain temps. Je leur donne des clés afin de travailler leur employabilité.

 

VT : Christiane, votre association s’adresse-t-elle aussi à ce public là ?

Christiane Chevallier : Le CRA est une association sans but lucratif existant depuis 30 ans et qui a pour mission de faciliter la transmission d’entreprise, ce qui permet de sauvegarder les emplois et les savoir-faire. La population est sensiblement la même dont celle évoquée par Mireille Garolla. En moyenne nos futurs repreneurs ont 46 ans sachant que les moins de 30 ans et les plus de 55 ans sont en augmentation. Cela est dû, effectivement, au fait que certains veulent se repositionner et que d’autres sont confrontés à la difficulté de retrouvez un emploi passé un certain âge.

 

VT : Il y a une dimension psychologique importante dans votre livre et je suppose que la psychologie d’une personne qui se fait licencier n’est pas la même que celle de celui qui décide de se repositionner. Pourtant, vous arrivez à rassembler ces deux types de populations.

MG : La psychologie immédiate des personnes dans ces situations est effectivement différente. La personne qui se fait licencier à l’impression de prendre un énorme « coup sur la tête », néanmoins elle avait aussi souvent l’impression que quelque chose se tramait, donc cela se traduit par un soulagement. D’un autre côté il y a les personnes qui se disent : j’ai une bonne situation, c’est le moment de créer mon entreprise, c’est le moment de me poser des questions et de faire une formation que j’ai toujours rêvé de faire. S’ils quittent leur entreprise dans l’euphorie ils s’aperçoivent, au bout de 3-4 mois que sans la « protection de l’entreprise », ils sont seuls. Dans ce cas, même s’ils étaient sûrs de leurs capacités, ils commencent à douter. La situation est donc la même dans les deux cas, car ils quittent une situation qui avait des avantages et des inconvénients et dans le cadre d’un environnement protecteur pour se retrouver seuls maîtres de leur avenir, ce qui est une situation assez anxiogène.

 

VT : Comment les aidez-vous ? Donnez-vous des clés, des recettes ?

MG : Je leur donne une trame qu’ils peuvent utiliser en fonction du cheminement qu’ils ont déjà fait. Le livre s’adresse aussi aux personnes qui ne savent pas de quelle façon orienter leur avenir ou quelle profession exercer. En fonction d’où ils en sont, ils peuvent prendre les chapitres du livre de façon complétement indépendante ou le lire depuis le début. Mon objectif est qu’ils ne ressentent plus ce sentiment de désorientation et de les amener petit à petit vers un « tuilage ». Il s’agit de les accompagner d’une position où ils sont dans l’entreprise vers une position où ils construisent leur univers professionnel. Je pars du principe que s’ils savent ce qu’ils veulent faire et ce pourquoi ils sont légitimes, ils seront capables de construire un écosystème qui leur convient.

 

VT : Christiane, au CRA y-a-t-il aussi cette dimension psychologique ?

CC : Le CRA est constitué de bénévoles, d’anciens chefs d’entreprise ou d’anciens cadres dirigeants. Dans la population des cadres qui viennent nous voir, il y a deux types, ceux qui ont fait partie d’un Plan de Sauvegarde de l’Emploi et qui ne l’ont pas toujours anticipé et ont donc du mal à expliquer pourquoi ils sont au chômage aujourd’hui. Ce n’est pas une situation déshonorante, c’est au contraire le moyen de faire autre chose. Puis il y a ceux qui ont souhaité un départ négocié et qui viennent avec l’idée de créer ou de racheter leur propre entreprise. Dans les deux cas il y a cette dimension psychologique. On commence par se renseigner sur ce qu’ils ont fait avant, quelles capacités ils ont, s’ils peuvent s’adapter. 95% des personnes qui viennent nous voir sont diplômés d’études supérieures dont plus du tiers sont des ingénieurs ayant fait carrière à l’étranger. Ces gens là viennent nous voir en souhaitant reprendre une entreprise en sachant que la moyenne de nos entreprises se trouve entre 1,8 millions et 15 personnes. Evoluer dans un grand groupe peut être extrêmement pénalisant, mais lorsque l’on est à la tête de 15 personnes, on est plus que tout seul et il faut « mettre les mains dans le cambouis ».

 

VT : On ne peut donc pas reprendre n’importe quelle entreprise ? Il vaut mieux choisir un domaine que l’on connait plutôt qu’un domaine où l’on est novice ?

CC : Les deux choses sont envisageables. Tout est possible sachant que le financement se fait plus facilement si le repreneur a déjà cette légitimité par rapport à son activité antérieure que s’il découvre complétement l’activité.

 

VT : Mireille je suppose que vous avez des personnes qui ont fait, par exemple, toute leur carrière dans l’armée française et qui maintenant veulent faire des confitures ?

MG : Cette population là se dirige vers Christiane, car elle sait à priori ce qu’elle recherche.

La population qui se dirige vers mon cabinet est en amont. Le cas classique c’est celui du directeur financier ou du directeur commercial qui a servi plusieurs fois de « fusible » dans le cadre d’une réorganisation d’entreprise. Ces personnes ont le sentiment, à tort ou a raison, « qu’elles ne veulent plus faire la même chose » et arrivent avec une interrogation qui est « que vais-je faire maintenant ? ».

CC : Ceux qui arrivent chez nous ne savent pas toujours ce qu’ils veulent faire, ils ont cependant envie d’être leur propre patron. Par contre, ils ne savent pas toujours dans quel domaine ils souhaitent le devenir. Nous leur faisons donc suivre trois semaines de formation technique et psychologique, afin de déminer le terrain de la reprise d’entreprise, qui est un véritable parcours du combattant. Quand les gens sortent de cette formation ils se disent que sans, ils n’auraient pas pu reprendre.

 

VT : Se connaître soi-même est-ce donc la clé du succès, est-ce à partir de ça que l’on va pouvoir opérer un tournant dans sa carrière professionnelle ? Si l’on a 55 ans est-ce-que ça n’est pas un peu tard ?

MG : Pas du tout. Pour moi c’est effectivement la clé du succès car la personne qui se questionne réalise que ce qu’elle a fait auparavant ne correspondait pas ou plus à ce qui elle est. Nous traversons une époque où les gens constatent la dureté du monde du travail, jouent selon des règles qui leur ont été données et ont l’impression que ces règles se retournent contre eux. Ils sont dans une complète recherche de sens. Une partie du travail de repositionnement consiste à leur dire qu’ils doivent comprendre que la règle du jeu qui n’est plus la même. Pour pouvoir retrouver cette motivation et cette envie, le « connais-toi toi-même » est important. Il faut savoir ce qui est bon pour soi indépendamment des normes et de certaines règles.

A contrario, pour les personnes qui ne se trouvent pas dans une situation où tout dysfonctionne, il peut être dangereux de tout remettre en cause sans raison.

CC : On rencontre la même chose au CRA. Une des premières questions que l’on pose au repreneur c’est : quelle est sa situation familiale ? Suivant sa réponse, on peut essayer de le dissuader. Toutes les questions type « avez-vous parlé de votre projet à votre conjoint ? » font entièrement partie du processus de questionnement pour quelqu’un qui se remet en cause à 45 ans.

 

VT : Vous disiez également que vous dissuadiez des personnes à reprendre une entreprise ?

CC : Dans l’entretien que nous faisons au départ, nous voyons vite quelles sont les personnes qui ne pourront reprendre une entreprise. Nous essayons de leur faire comprendre cela sans pourtant les dissuader de faire quelque chose. Il faut qu’ils puissent rebondir avec un certain espoir.

MG : C’est effectivement très important pour une personne en position de doute d’aller jusqu’au bout de son questionnement quelle qu’en soit l’issue. Cette même question doit être posée dans les cas extrêmes et très différents : la personne qui pense vouloir quitter son entreprise et qui finit par rester (mais cette fois-ci pour de très bonnes raisons), aussi bien que la personne qui est sûre de vouloir créer une entreprise et qui finira par s’apercevoir qu’elle n’est absolument pas faite pour cela.

CC : A l’issue de la formation, on a toujours un ou deux stagiaires qui se disent : ce n’est pas fait pour moi. Pendant l’entretien préalable également, certains se disent que finalement c’est trop tôt et qu’il leur reste certaines choses à travailler et parfois reviennent 4 ans après pour se lancer avec succès.

 

VT : Mireille, parlons de la troisième partie de votre livre qui s’appelle « Dessiner son rêve ». Est-ce condenser quelque chose qui est encore nébuleux à partir de ce bilan de soi-même ?

MG : Le bilan de soi-même est surtout destiné aux personnes en train de quitter un emploi et cela leur permet de se recentrer sur eux. « Dessiner son rêve » consiste à se poser la question : qu’est ce qui me faisait rêver quand j’étais adolescent ? Qu’est ce qui me fait rêver aujourd’hui ?… C’est créer une envie. On leur donne l’autorisation de rêver sans aucune limite pour ensuite leur demander de faire des arbitrages. On va chercher ce rêve en essayant de le ramener dans leur quotidien.

CC : Au CRA on leur permet de faire cela sur la cible qu’ils cherchent. On les accompagne dans des groupes de repreneurs où ils se challengent, se stimulent les uns les autres. Cela leur permet de trouver le projet qui va être le leur.

Il faut que le projet mûrisse et surtout qu’il soit confronté à la réalité.

 

VT : Le problème est aussi géographique ?

CC : Oui, le problème géographique est fondamental chez nos repreneurs parce-que certains disent « je veux être à Paris » mais ne trouveront pas à Paris le type d’entreprise qu’ils recherchent. Quand on recherche une entreprise il faut être ouvert car parfois elles sont installées au milieu de nulle part.

MG : Effectivement une fois que l’on a cette envie, la deuxième étape très importante c’est de faire « atterrir le rêve » et c’est là où les contraintes et l’arbitrage entrent en jeu. Si on part sur CV ou sur une expérience professionnelle précise et je veux retrouver la même chose, en aucun cas la personne ne peut retrouver cette notion d’envie puisque quelque part elle a un sentiment d’échec et qu’elle va le traîner ailleurs.

Quand on ouvre cette notion d’envie et qu’on remet cette notion de contraintes, c’est la personne qui va décider où elle souhaite aller. Elle part d’une position où en général elle a subit un licenciement à une position où elle choisit ses contraintes et où elle décide comment elle va les opérer. La réussite professionnelle et les 90 jours dans un poste en sortent totalement boostés une fois que l’on a fait cette analyse

 

VT : Qu’est-ce-que les 90 jours dans un poste ?

MG : C’est là où tout le monde vous juge, c’est là où se joue le fait que vous allez rester ou pas.

CC : Au CRA nous avons un stage sur les 100 jours. Il ne faut pas louper les 100 premiers jours.

 

VT : Dans votre livre, vous mettez l’accent sur les réussites dans la partie 5 « Donner du sens à son parcours » en donnant de nombreux exemples de réussites. N’avez-vous pas peur que votre lecteur se dise « je n’y arriverai pas, pour moi rien ne marche » ?

MG : Justement la beauté de cet exercice est que les gens ont tous une richesse. Prenons l’exemple d’un entretien d’embauche classique, la personne va commencer par vous dire, sur le CV, dans quelle entreprise elle a travaillé, quel était son titre, les tâches qu’elle faisait et dans le meilleur des cas va vous expliquer ses réussites. Elle fera ça rapidement et va passer au minimum 50% de l’entretien à vous expliquer pourquoi elle a changé d’emploi. La problématique de ce type de présentation est qu’il vous explique des échecs. La méthode des réussites consiste à travailler sur ce qui a vous a plu dans l’emploi et ce que vous avez envie de refaire. Le CV est orienté et afin d’être crédible sur cette orientation, il faut expliquer ce que l’on a réussit et pourquoi on est crédible pour le refaire à nouveau.

CC : Au CRA, nous faisons mettre une annonce visible à l’extérieur, par nos repreneurs où ils doivent indiquer vraiment ce qu’ils veulent faire. Cela les oblige à sortir des sentiers battus. Nous leur demandons aussi de noter quelles sont les compétences qu’ils pourront réutiliser dans cette future entreprise que ils vont reprendre et dont ils rêvent.

 

VT : Est-il si important que ça de développer son réseau ? Vous y consacrez une grande partie dans votre livre Mireille.

MG : Les gens en début de carrière n’ont pas le temps de le faire car ils sont en train d’apprendre un métier et d’augmenter leurs compétences. Ils ont leur réseau d’école et leur réseau d’amis d’enfance.

Pour les personnes en milieu de carrière, votre capacité à reprendre une entreprise ou à trouver un emploi va dépendre exclusivement de votre capacité à convaincre les autres. C’est à dire qu’à partir de 45 ans vous êtes commercial ou vous n’avez rien. C’est quelque chose qu’en France. Cette capacité à faire du réseau est souvent diabolisée parce que mal comprise. Il faut plutôt la considérer comme la capacité de se présenter correctement ou celle d’être prescrit par quelqu’un d’autre.

 

VT : Pour reprendre une entreprise il faut donc arriver avec des compétences et un carnet d’adresse ?

CC : Cela se crée et nous les aidons. Les groupes de repreneurs que fait le CRA sont d’excellents moyens de se faire un réseau. Nous mettons également à disposition des réseaux d’experts comptables, d’avocats… qui les aident à formaliser leur opération.

Mais il est vrai qu’aujourd’hui il est difficile d’être chef d’entreprise sans avoir de réseau.

 

VT : Y compris pour le financement ?

CC : Pour le financement nous avons des partenariats avec certaines banques et le CRA propose des portes d’entrée.

 

VT : Mireille, vous achevez votre livre par deux sous chapitres « Le principe de synchronicité » et « Donnez une chance à la chance »

MG : Le principe de synchronicité consiste à considérer qu’à partir du moment où vous oeuvrez dans une certaine direction pour un objectif, vous avez un focus sur cet objectif et avez l’impression que « tout l’univers » vient vous aider car vous voyez des fenêtres d’opportunités.

« Donnez une chance à la chance » c’est le principe d’une grande école de commerce qui consiste à dire « apprendre à oser ».